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Gwénaël LE BERRE, artisan et artiste de Tréméoc

Gwénaël LE BERRE, artisan et artiste de Tréméoc

« Rencontre autour d’un métier à tisser… »


Après avoir ouvert au public les portes de son atelier fin septembre dernier, Gwénaël Le Berre, artisan et artiste, a accepté de nous accorder un peu de son temps pour nous expliquer le tissage. Quelle est cette activité ancestrale ? Comment est-elle pratiquée ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Avec passion et générosité, Gwénaël Le Berre nous retrace son histoire. Alors à travers ces quelques lignes, partageons, en parallèle, notre histoire à tous en toute simplicité…
Gwénaël Le Berre, bonjour. Merci beaucoup de nous recevoir dans votre atelier de Ménez Kerlagadec.

Bonjour, c’est avec grand plaisir.
Vous avez récemment ouvert vos portes au public. Que souhaitiez-vous montrer ?

Je souhaitais montrer le métier à tisser Charles Gadel que je possède. Je suis tisserand de métier et mon but est de sensibiliser à l’entretien de la mémoire collective à travers mon parcours.
En quelques mots justement, pouvez-vous nous retracer votre parcours professionnel ?

Je suis né dans une famille de tailleurs brodeurs et tisserands en avril 1943. En 1959 après mes études de tissage à Bohain (Nord) je rejoins mon père, Marc Le Berre, qui possède l’atelier « les tissages de Locmaria » à Quimper. Je travaille à l’atelier et nous fabriquons à cette époque des tissages de lin aux couleurs et motifs spécifiquement bretons pour les assortir aux faïenceries quimpéroises. Malheureusement, le premier choc pétrolier de 1973 contraindra à fermer l’atelier en 1979. A ce moment-là, je transporte mon atelier à Tréguennec en Baie d’Audierne. C’est à cette époque, que je me lance dans la création textile contemporaine. La crise textile qui sévit en France depuis un certain nombre d’années me fait abandonner progressivement mon métier de tisserand traditionnel dans le courant des années 1980.

Enfin, j’ai aussi enseigné le tissage et la tapisserie aux ateliers d’art de Douarnenez pendant 22 ans. Aujourd’hui, je m’oriente vers la création de pièces contemporaines. Cela représente une quête personnelle à travers laquelle j’interroge le tissage lui-même, ce qui m’a porté vers la sculpture.

Aussi loin que mes souvenirs me portent, il me semble que j’ai toujours été fasciné par les éléments naturels et par les forces de vie qui en émanent.

Longtemps le tissage m’a apporté cette appréhension du monde. D’une part lors du montage de la chaîne sur le métier, longue et lente opération, semblable à l’arpenteur mesurant l’espace mais aussi minutieuse par la mise en ordre des fils, leur tension et leur rentrage dans les peignes et les cadres ; labyrinthe sans fin ou bien des mythologies se sont imaginées…

D’autre part, la trame, complément indispensable, épouse de l’espace, soeur du temps, fille de la mémoire, à elle seule relie dans son va-et-vient perpétuel tel le mouvement du pendule ou le battement d’un cœur. Cette mesure du temps m’interpelle depuis bien longtemps. En observant la nature j’ai appris à reconnaître les lignes de forces qui s’en dégagent et se révèlent sur les arbres comme dans la pierre, à lire ce qu’il en reste quand toute cette « fragilité » s’en est allée.
Tisserand a donc été votre activité première. Un métier à tisser à bras Charles Gadel se dresse fièrement à côté de nous. Il est très impressionnant.

Oui. Ce métier à tisser Charles Gadel porte le nom de son inventeur. Il a été créé à Bohain (Aisne) dans le nord de la France en 1864 et le brevet a été déposé en 1888. Il possède une pédale reliée à la mécanique d’armure qui permet de faire l’entrecroisement de la chaîne (sur le métier) et de la trame (dans la navette). Le mode de liaison entre le fil de chaîne et le fil de trame s’appelle l’armure. Les trois armures de base étant la toile, le sergé et le satin. Le tissage est binaire, c’est à dire que dans ce mode d’entrecroisement (armure) il y a le pris et le laisser, le fil de chaîne étant toujours celui qui commande. Ce métier à bras est différent de celui qui était utilisé en Bretagne à l’époque. Le métier à tisser breton, quand à lui, dispose de deux pédales et permet de tisser de la toile en chanvre ou lin et parfois tramé de laine (droguet et berlinge). Il est à noter également que ce métier Charles Gadel fut utilisé à partir de 1932 par la société des tissus Chanel à Maretz (Nord) pour la production de tissage de laine pour la haute-couture.
Physiquement, faire fonctionner un métier à tisser paraît difficile.

Pas vraiment, c’est une question d’habitude. C’est plutôt le bruit qui finit par être assourdissant pour les autres.
Pouvez-vous nous dire, en moyenne, combien d’heures de travail représente une pièce ?

Pour évaluer la vitesse d’exécution, je peux vous dire qu’une journée de 8 heures de travail permet de créer presque 13 mètres de tissu, mais c’est exceptionnel.
Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans l’activité de tisserand ?

Je crois que c’est la création d’une pièce de A à Z.
Tout à l’heure, vous parliez de mémoire collective. Que vouliez-vous nous dire ?

Tisser s’intègre complètement à la mémoire collective car c’est l’histoire des populations. Le but du tissage est principalement de créer des vêtements pour se protéger. Cette activité est très ancienne puisqu’elle est apparue au début des civilisations et perdure de nos jours. Toutes les sociétés tissent. Il suffit de se tourner vers les peuples d’Afrique, par exemple, pour comprendre que c’est universel. Les matériaux, les couleurs et les formes des tissages font partie de leur culture… comme pour toutes les cultures du monde entier ! On peut en outre dire que le tissage accompagne la vie, car il va du lange qui accueille le nouveau-né au linceul du défunt. Le tissage, c’est l’histoire des gens car c’est une industrie de première nécessité.
C’est très passionnant. Concernant la Bretagne plus particulièrement, comment pouvons-nous donc comprendre l’histoire des gens à travers le tissage ?

Lorsqu’à la fin du 19me siècle, mon arrière-grand-mère Madame Marie-Noëlle Pichavant s’installa à Pont-L’Abbé avec son époux, ce fut le premier atelier de broderie de la ville, car à ce moment là, les tailleurs-brodeurs travaillaient souvent à domicile. Aujourd’hui, on parle plus « d’art populaire » lié à cette époque, car la société industrielle a provoqué le déclin de l’activité, déclin qui s’accélère davantage entre les deux guerres mondiales du 20me siècle. C’est alors que le costume bigouden notamment sera peu à peu abandonné, d’abord par les hommes, puis par les femmes. Mon père Marc Le Berre voulait alors que les petits ateliers vivent, ou plutôt, survivent. Il parlait de « rénovation artisanale bretonne ».
On peut donc comprendre qu’aujourd’hui le métier de tisserand a beaucoup évolué.

Oui, personnellement, je suis passé d’une production collective à une création personnelle. Aujourd’hui, je crée des pièces environnementales (sculptures) pour des expositions ou des installations, comme celle qui s’est tenue à la Pointe du Raz en 2005 (« L’Art dans les Chapelles »). Ces pièces environnementales s’intègrent dans l’espace et nous confrontent physiquement et mentalement.
Accepteriez-vous de nous dévoiler votre prochain projet ?

Je travaille en ce moment sur un projet collectif qui est mené principalement à Locronan pour rassembler et protéger le patrimoine lié au tissage, tout en l’ouvrant sur la création contemporaine. J’espère continuer à participer à la sauvegarde de la mémoire collective, si importante pour comprendre notre monde actuel.

Propos recueillis le vendredi 23 octobre 2009 par Isabelle Tanneau
Atelier Gwénaël Le Berre

Ménez Kerlagadec, 29120 Tréméoc - Tél : 02 98 66 02 88 - Courriel : leberreg@wanadoo.fr